« I think they hate young people »

Par Manon Schaefle.

Le nouveau roman de Dennis Cooper, I wished, est paru en avril dans sa version française. Œuvre la plus explicitement autobiographique du romancier américain emblématique du queercore, on le découvre plus lyrique que d’ordinaire, hanté par son amour de jeunesse pour George Miles dont le souvenir avait déjà instigué une pentalogie de romans (Period, Guide, Try, Frisk et Closer.) Cependant, c’est autour de Permanent Green Light, film de 2018 signé de l’artiste vidéaste Zac Farley et Dennis Cooper lui-même que nous avons rencontré ces derniers. Ils étaient présents au festival Brigade Rouge Poésie Noire en mars dernier pour la projection de leur deuxième long-métrage commun et ont annoncé qu’un troisième projet cinématographique verra prochainement le jour.

Écrivain plus que générationnel, les romans sombres et dérangeants de Dennis Cooper sont du genre de ceux qui se transmettent d’une jeunesse à l’autre. Depuis les années 90, ils rencontrent inlassablement le même succès auprès des moins de trente ans. C’est avec les lecteur·ice·s plus âgé·e·s que les choses se compliquent généralement. Ce qui se passe dans les romans de Cooper les dégoûte, les effraie. Et parmi ceux qui l’ont aimé plus jeunes, certains l’oublient. Relèguent les milliers de pages qu’iels ont dévorées compulsivement parmi les choses bizarres et autres souvenirs honteux de l’adolescence. Au même titre que la voix qui mue, les premières fois ratées ou les fantasmes inavoués, jamais assouvis qu’iels ont appris à (se) cacher. Mais il y en a d’autres qui restent fidèles à leurs premiers émois, et pour qui Dennis Cooper demeure comme un ami secret dont les fantaisies macabres n’en finissent pas de hanter la conscience et de faire écho à leurs propres ténèbres. Sans l’ombre d’un doute, Zac Farley, né en 1988, fait partie de ces derniers. Il ne s’en cache pas. Souligne avoir connu et apprécié Dennis Cooper par et pour ses livres avant de rencontrer la personne en chair et en os. Pour autant, leur collaboration ne colle pas au stéréotype de la relation de maître à disciple. On la découvre animée d’un respect mutuel, d’une amitié née dans la création. Par ailleurs, c’est Zac Farley qui peut se targuer d’avoir réussi à amener l’écrivain sur de nouveaux terrains en le tirant dans l’univers du film. Ensemble, ils avaient déjà réalisé Little Cattle Towards Glow en 2015, une traversée étrange et anxiogène au cœur des fantasmes de treize jeunes. Permanent Green Light est leur second long-métrage.

Proposition déroutante, Permanent Green Light est dépouillé de représentations pornographiques houleuses et problématiques (mis à part une longue scène de masturbation sous la couette un peu gênante par son insistance) sur fond de violences en tous genres qui sont une constante dans l’univers sans filtre et, il est vrai, souvent glauque de Cooper. Il est notamment l’auteur de Jerk, histoire de l’épopée pédocriminelle abjecte du tueur en série Dean Corll et de deux ados paumés impliqués dans le viol et le meurtre de jeunes garçons. Jerk a été rendu culte par l’adaptation dramatique de Gisèle Vienne et du comédien ventriloque Jonathan Capdevielle. Pour autant, Permanent Green Light n’en est pas moins sordide. Sont brassés ensemble les thèmes du questionnement existentiel, de l’amitié, de la résilience et du suicide. Nonchalance adolescente et résignation à mourir se confondent dans une alliance qui nous semble contre-nature. L’ensemble se déroule dans une ambiance malaisante relevée d’un humour crépusculaire.

L’histoire est cousue autour du personnage de Roman qui rêve de « se faire exploser », non pour mourir mais surtout pour la prouesse de disparaître en particules microscopiques et la pensée rassurante de se dissoudre dans le néant. On est immergé dans le quotidien et les préoccupations d’une bande de jeunes qui forment sa constellation de connaissances. Ensemble, iels aiment écouter du metal, traîner dehors, binge watcher des vidéos de bombes humaines, collectionner des ceintures d’explosif, dégommer des piñatas… Tou·te·s plus lunaires les un·e·s que les autres, on pressent derrière leurs airs désinvoltes des sentiments vifs et paradoxaux, des angoisses vertigineuses et un instinct de survie aux abois face à la douleur et aux innombrables menaces que constituent le fait de vivre tout comme celui de grandir/vieillir.

Le scénario prend corps dans une zone pavillonnaire triste, sans âme, quelconque. Un décor en carton-pâte qui colle à l’ennui, au désoeuvrement qu’on projète dans la tête des personnages. Iels sont animé·e·s de désirs et d’émotions violentes mais tout autour d’elles et eux s’avère rébarbatif, monotone, factice, construit de toute pièce comme cache-misère pour donner un visage familier et supportable, sous contrôle, à une réalité monstrueuse qu’iels perçoivent sous son vrai jour. Cette réalité, c’est celle où vie est synonyme d’absurdité, de pertes successives et puis de mort inévitable. C’est ainsi qu’au tout début du film, l’effondrement d’un immeuble est tourné en non-événement par l’indifférence de Roman pour qui ce drame ne fait ni chaud ni froid. Pour lui, cet immeuble à l’image de tout ce qu’on a bâti sur terre n’est qu’une façade. Être ou non-être, c’est du pareil au même. Le second serait même plus désirable, objet d’une attraction irrésistible pour Roman. À la suite d’un grave accident de vélo, ce dernier s’est vu révéler la mort comme virtualité permanente du champ des possibles. La mort, macabre lumière verte (« permanent green light ») qui appelle tou·te·s les vivant·e·s à elle mais que tou·te·s ne savent percevoir, parfois jusqu’au dernier soupir.

Il est possible de comparer la trame de Permanent Green Light à celle d’un jeu où les errances et variations émotionnelles suscitées par les événements agréables ou tristes ont remplacé la notion de but à atteindre. La structure du film serait semblable à celle d’un jeu ou d’un parc d’attraction. Dennis Cooper nous confie sa fascination pour ces derniers : « j’ai grandi à Los Angeles et j’allais tout le temps à Disneyland quand j’étais gamin. Je crois que ça m’a irrémédiablement marqué et je reste encore fasciné par les parcs d’attractions ». Et pour Zac Farley, « si on compare un bon manège de montagnes russes à un livre ou à un film, on peut vraiment le prendre en termes de structure. Il se passe quelque chose qui peut être considéré de l’ordre du sublime sur des montagnes russes et dont le cinéma et la littérature pourraient tout-à-fait s’inspirer. »

Tout au long de Permanent Green Light, la dramaturgie semble s’être substituée à l’histoire à proprement parler. Les ados désabusé·e·s ne sont pas pour autant dépourvu·e·s de toute flamme, de tout désir. Plutôt qu’en quête d’un sens, iels semblent à la recherche de formes singulières, excitantes, qui transfigurent le réel ou tout simplement qui font écho à leur vision du monde. Tour à tour, ce sera l’image d’un voisin pendu à son plafond, des carnets de dessin, l’enterrement d’une camarade… Et enfin, ce sera la propre mise à exécution par Roman de son fantasme ultime, le bouquet final.
C’est seulement à ce stade qu’on apprend de sa bouche l’histoire de son accident de vélo. La version qu’il en donne lui sert plus à mettre en scène sa mort, comme un pilier dramaturgique, qu’elle n’apporte une raison à son acte. Roman tente une structure pour faire de son suicide le plus grandiose des spectacles qu’il offre à ses ami·e·s comme cadeau d’adieu. La confidence sur son traumatisme a tout d’un artifice, d’une convention qui fait partie de la performance. Mais en vérité, il n’y a pas de justification à apporter au suicide, pas plus qu’au fait d’être en vie. En tout cas, Roman n’en a pas trouvé depuis qu’il a flirté avec la mort.

Dans tout ce qui précède l’explosion de Roman, les discussions des ados, leurs pensées et obsessions sont révélatrices d’un monde intérieur riche, créatif, profond, en dépit du fait qu’il puisse déboucher sur la tentation de mort. S’interroger sur le sens de la vie, question qu’on attribue souvent au mal-être adolescent, c’est prendre le risque de se confronter au vide. À tout cela, les adultes – grand·e·s absent·e·s de Permanent Green Light – sont hermétiques. C’est comme s’il y avait deux mondes, l’adolescence et l’âge adulte qui nous confrontent à deux espace-temps, deux univers complètement différents et incapables de communiquer entre eux. Roman est de ceux qui ne se sont pas laissés assimilés par la normalisation sociale, puisqu’il disparaît avant d’avoir quitté le monde de la jeunesse. Et il révèle en même temps la lucidité du point de vue adolescent.

L’empathie de Dennis Cooper pour la psyché adolescente a contribué à faire de lui une voix incontournable de la littérature. Lui qui n’a jamais cessé d’être curieux, de s’intéresser aux occupations et passions des jeunes de leurs délires enivrants aux idées les plus noires, de les prendre au sérieux et même s’identifier à eux. « We are not really adults, we are just strange overdone teenagers » confie-t-il à propos de Zac Farley et lui-même. A ses yeux, il y a beaucoup à tirer de ces jeunes. La mélancolie de Roman offre une alternative tragique mais joyeuse face à l’angoisse existentielle, autre que celle qui consiste à se défiler sous des illusions et croyances, ou encore derrière les pulsions sadiques à l’œuvre dans beaucoup de ses livres. Pour Dennis Cooper, il est regrettable que les adultes ne prennent pas en considération ces jeunes. « I think they hate young people. (…) I see that all the time. Adults want teenagers to be very well behaved or very sexy, but never respect them ».
De fait, un certain public considérera Permanent Green Light comme un teen movie puisqu’il se construit autour du quotidien d’ados et nous immergent dans leur monde. Mais qu’appelle-t-on en vérité un « teen movie » ? Cette étiquette véhicule l’idée qu’un film montrant des ados serait un film destiné aux ados eux-mêmes. Elle est représentative du mépris d’une classe d’âge sur l’autre.

 

« I think they hate young people » Par Manon Schaefle pour Bad to the Bone. Le nouveau roman de Dennis Cooper, I wished, est paru en avril dans sa version française. Bad to the Bone dont vous pouvez retrouver plus d’articles ici ou . Oeuvre la plus explicitement autobiographique du romancier américain emblématique du queercore, on le découvre plus lyrique que d’ordinaire, hanté par son amour de jeunesse pour George Miles dont le souvenir avait déjà instigué une pentalogie de romans (Period, Guide, Try, Frisk et Closer.) Cependant, c’est autour de Permanent Green Light, film de 2018 signé de l’artiste vidéaste Zac Farley et Dennis Cooper lui-même que nous avons rencontré ces derniers. Ils étaient présents au festival Brigade Rouge Poésie Noire en mars dernier pour la projection de leur deuxième long-métrage commun et ont annoncé qu’un troisième projet cinématographique verra prochainement le jour. Manon Schaefle est autrice et chercheuse.

« I think they hate young people » Par Manon Schaefle pour Bad to the Bone, « I think they hate young people », Bad to the Bone

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