Hystérie de l’éternité

Par Manon Schaefle.
Hystérie de l’éternité est le premier opus du Cycle des Désastres, une série d’expositions proposée par Andy Rankin.
Photographies, Guillaume Mussau.

En plein essor, le métavers est la tentative désespérée de retrouver un monde intact. Une planète virtuelle sauvée de la menace climatique, sur laquelle nos actions n’ont aucun impact écologique1 et où l’espèce humaine pourra mener son existence ad vitam aeternam paisiblement. À la marge de cette révolution globale a lieu « Hystérie de l’éternité », dans un parking en sous-sol planqué de Boulogne-Billancourt, dissimulée comme un enfant illégitime, dans l’un de ces espaces où on relègue les indésirables, les objecteur·ices de conscience et annonceur·ses de mauvais présage. À travers les œuvres de 32 artistes, l’exposition curatée par Andy Rankin déploie un paysage à l’exact opposé du métavers. Elle nous projette dans un monde effondré mais enfin débarrassé de la présence humaine.

Hystérie de l'éternité, Hystérie de l’éternité, Bad to the Bone

Premier épisode de la chronique d’une fin du monde annoncée de façon relativement récente mais déjà inévitable, « Hystérie de l’éternité » prend pour motif un tremblement de terre qui n’a laissé aucun·e survivant·e. L’exposition initie la trilogie du « Cycle des désastres » conçue par Andy Rankin. Le curateur s’intéresse aux catastrophes naturelles, technologiques et risques climatiques qui menacent la planète et par-dessus tout l’humanité. Séismes, explosions nucléaires, intelligence artificielle vengeresse… sont des menaces réelles mais qui dépassent notre entendement. On a du mal à penser qu’elles puissent avoir lieu un jour et sommes bien incapables d’en produire une image mentale, si bien que finalement elles nous préoccupent peu.
Pour prendre la mesure de ce qui nous pend au nez, Andy Rankin s’appuie sur le phénomène mal connu et pourtant glaçant des éruptions solaires. « On s’attend entre 2025 et 2030 à faire face à une énorme éruption solaire, quelque chose de vraiment hardcore. Il faut s’imaginer tous les avions tombant au sol, nos équipements électroniques rendus inutilisables… En quelques secondes vont apparaître des aurores boréales et plus aucun appareil électronique ne fonctionnera. Ça peut être effroyable. »

Le « Cycle des désastres » cherche à tirer les fils de scénarios catastrophe auxquels on évite de penser d’habitude, pour sauvegarder notre paix intérieur. Andy Rankin, en plus d’être fasciné par le caractère monstrueux et sublime du cosmos qui se déchaîne, considère cet effort de spéculation et de préparation comme notre devoir. Car que la cause des cataclysmes soit d’origine humaine ou non, on est responsable de prévoir au mieux ce qui peut arriver pour tenter de mettre les populations à l’abri de souffrances évitables. Le curateur appuie : « On a un rôle quant à la prévention des risques sismiques. Il faudrait par exemple démanteler tout Los Angeles ».

« Hystérie de l’éternité » est aussi une expérience multisensorielle, constituée de vibrations et sons remontés des profondeurs qui viennent par violentes secousses prendre entière possession de l’espace et combler le vide de nos têtes. L’acte de contempler des œuvres n’a plus rien à voir avec ce qu’on ressent dans un espace silencieux comme une galerie. Le silence, il en est question mais d’une autre manière. L’habillage sonore a été pensé pour réduire au silence les visiteur·ses, « Hystérie de l’éternité » nous projetant dans un monde où l’espèce humaine est censée être éteinte. Par ailleurs, on est face à un déchaînement d’éléments face auxquels les humain·es ne sont rien. La moindre des choses est de ne plus les entendre. En disant ça, on ne peut s’empêcher de penser à Ailton Krenak, penseur amérindien et militant pour les droits de autochtones qui voit la pandémie du covid comme « l’action d’une mère aimante – la Terre – qui a demandé à ses enfants de se taire, au moins pour un instant – “Fils, silence” – afin qu’ils puissent apprendre quelque chose dans cette période d’isolement et d’enfermement forcé. »2

Hystérie de l'éternité, Hystérie de l’éternité, Bad to the Bone

Ce paysage sonore sismique, brutal, produit à partir d’enregistrements des entrailles de la terre, nous amène à découvrir six pieds sous terre un immense tableau chaotique d’œuvres tombées au sol, renversées, amoncelées, fissurées… Des plaques de verre tranchantes3 sortent de terre, brisées et saillantes. La scénographie ne ménage pas les visiteur·ses : sombre, sonoriquement agressive, elle se veut aussi excluante. Impossible de circuler entre les oeuvres. L’aménagement de la salle impose le face-à-face, la confrontation. Un banc par Paul Gounon a été néanmoins été disposé pour qu’on puisse la balayer d’un regard, assis, puis revenir longuement sur les différents éléments. La composition d’ensemble, surchargée, désordonnée, n’est pas sans déstabiliser les habitudes des spectateurices et consommateurices d’art contemporain qui ont l’habitude des oeuvres isolées, cadrées, domestiquées et par ce moyen « mises en valeur ».

L’exposition a la particularité de ne comporter que des artefacts (béton, métaux, minéraux travaillés, débris d’objets…) laissés à l’abandon et dégradés, décomposés, fossilisés, mais signes d’une présence humaine fantomatique. On contemple un agglomérat de choses, tente d’arrêter son regard quelque part mais l’idée est de ne pas y arriver. Se fomente peu à peu une imagerie de la catastrophe. Les emplois du temps gravés dans la pierre de Margaux Lelièvre, éparpillés sur la dalle du sous-sol, évoquent des calendriers de civilisations anciennes mis au jour au cours de fouilles archéologiques. Sauf qu’au lieu de cycles rituels et agraires, ces tablettes archivent, mois après mois, les activités de l’artiste. Elles renvoient une certaine idée de ce à quoi nous humain·e·s postmodernes avons employé nos vies. Juste derrière est érigé un bout du mur éboulé normalement trois fois plus imposant de Jules Goliath. Réalisé dans du béton, à partir d’une technique que l’artiste nomme « fonte au polystyrène perdu », le monument interroge l’identité, la mémoire et la solidité (ou inversement, la précarité) d’une société par les matières sur lesquelles elle s’est construite et les traces qu’elle laisse derrière elle. Autre forme d’empreinte anthropique, les polyèdres sculptés de Capucine Vever semés partout aux quatre coins de la salle. Ce sont les corps-revenants, les spectres de 28.000 petits canards en plastique échoués dans le crash en mer, en 1992, du cargo qui les transportait. Jamais ces canards n’auront trouvé de baignoire où atterrir et couler des jours heureux. En revanche, ils auront à la place causé d’énormes dégâts écologiques.

Hystérie de l'éternité, Hystérie de l’éternité, Bad to the Bone
Hystérie de l'éternité, Hystérie de l’éternité, Bad to the Bone

La pensée du désastre suscite une mélancolie inévitable : de voir ce qu’on a perdu, de sentir la mort omniprésente. Un sentiment qu’on retrouve à certains moments de l’existence (deuil, fin de l’enfance, disparition des souvenirs…) L’artiste Vincent Lemaire conjugue ces deux dimensions de l’effondrement, entre perte intime et fin du monde. Dans son installation, les néons qui clignotent sous une couche d’asphalte fracturé laissent transparaître un drame qui vient de se produire, imitant le dernier souffle de vie qui précède la plongée dans le néant. Pour ce faire, il a prélevé un morceau bitume dans l’allée de son enfance. Il s’en sert aussi, dans d’autres travaux, pour réaliser des photogrammes et ainsi fixer une époque assimilée dans ses souvenirs à un âge d’or. L’oeuvre exposée à « Hystérie de l’éternité » évoque aussi bien une route accidentée qu’une terre un peu martienne, accidentée de cratères. Les pulsions lumineuses qui en émanent pourraient donc être celles de rayonnements cosmiques issus de l’énergie du big bang, des profondeurs de l’univers, encore décelables partout autour de nous.

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« Hystérie de l’éternité » consiste-t-elle à nous abreuver d’images d’horreur ? Andy Rankin le rappelle, pour celles et ceux qui l’auraient oublié : « un tremblement de terre, en soi, c’est ignoble (…) Quand ça arrive, tout le monde se met à crier et à la fin du tremblement, on ne sait pas si les personnes qui crient encore sont sous le choc ou si elles sont à l’agonie. »
Il existe, parmi l’espèce humaine, une pulsion scopique, à l’origine d’une pornographie de la violence, d’une attraction pour la destruction, le sordide et qui peut tenter de trouver satisfaction dans l’exposition, scrutant d’un oeil les décombres pour y dénicher un morceau de cadavre ou autre élément macabre. Mais Andy Rankin a justement voulu éviter de tomber dans l’ultra sombre. « Le but est d’alerter sur les dangers qui nous guettent, les rendre palpables sans m’y attaquer de manière frontale. Pour déjouer le côté anxiogène des catastrophes je propose de les amener d’une autre manière, de les célébrer, d’en faire un spectacle. » De fait, se débarrasser des humains n’était autre pour lui qu’un moyen d’évacuer la souffrance. On est invité à danser sur le cadavre du monde après un désastre sans victime, pour conjurer notre sentiment de peur, mère de la paralysie et l’inaction.

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Cependant ce qu’« Hystérie de l’éternité » ne conjure pas, c’est l’irrépressible démesure des humains qui ne peuvent s’empêcher de vouloir tout voir, tout savoir. L’exposition en est la démonstration, elle qui cherche à représenter ce que sera le monde après notre mort. Une vision normalement inaccessible, interdite. Mais ce faisant, elle ne fait que renvoyer l’image de notre impuissance. Penser, exposer, imaginer le désastre, c’est se saisir de ce qu’il restera après nous, soit plein de choses. Le monde nous survivra. La notion même de désastre ne fait sens que dans notre rapport humain à l’espace-temps. Par ailleurs et non sans lien, c’est le topos du génie artistique qui est mis à mal. L’artiste n’est plus le ou la seul·e à faire auteurité ou autorité sur son oeuvre. Le curateur crée un environnement singulier qui impacte les impressions suscitées par les oeuvres. Andy Rankin développe sur sa démarche : « chaque exposition devrait être une pièce, un statement. Autrement, en tant que curateur, on ne produit rien, on arrive après les artistes, on est des sangsues. Les artistes n’ont pas besoin de moi pour faire leur travail. Ça fait des milliers d’années que les humain·e·s gravent sur des coquillages, alors que les curateurs ça fait 50 ans qu’ils et elles existent. »
Point commun avec le moment qui suit un tremblement de terre, on croise dans la pénombre des visteur·ses en état de stupéfaction, d’hébétude face au tableau qui leur est proposé à des années lumière du white cube. Hébété·es comme le sont les survivant·es d’un tremblement en état de choc l’instant qui suit les grondements et secousses des profondeurs et qu’on peut voir, à l’occasion, se mettre à balayer dans le vide et faire un tas de choses absurdes, ayant perdu tout repère et tout sens par rapport à ce qu’iels croyaient intouchable et éternel.

[1] Ce que démentent bien sûr les études sur le coût environnemental des nouvelles technologies, les facteurs de pollution résidant notamment dans la consommation électrique du stockage de données, la production d’équipements, l’extraction et la transformation de matériaux rares…
[2] Elvira Eliza França, « Brésil – Ailton Krenak parle de demain pendant et après la pandémie », paru sur le blog Cocomagnanville, 2020
[3] Installation de Cloe Brochard.

Cet article fait parti d’une série textes critiques, poétiques ou d’analyse intitulée « Métannibalisme ». Cet ensemble est proposé est une série de par Manon Schaefle qui propose de s’intéresser aux expositions et œuvres par le point de vue des curateur·rices ou, relevant de la fabulation, en se projetant dans la tête des commissaires pour chercher à retranscrire leurs univers et idées, que ceux-ci soient tortueux, torturés ou éblouissants.
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