“ditch babe”, la fille des fossés
Interview par Manon S.
Genesis Fawn est une artiste et musicienne irlandaise dont l’œuvre s’inspire largement de la culture gothique et de l’histoire irlandaise.
Elle jouera en live pour la première fois en France lors de l’évènement proposé par Dyssociety à la Station Gare des Mines le 17 avril 2026.
Tu as commencé la production musicale avec Raw Red sorti en 2021, suivi quelques mois plus tard par l’album Girl with a Dagger. Peux-tu revenir sur tes débuts ?
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit des choses comme des paroles, des poèmes, des nouvelles, et créé des personnages dans mon journal. C’est devenu omniprésent vers mes 14 ans. Pendant tout le collège, je n’avais pas vraiment d’ami·es pour m’entourer et je passais beaucoup de temps seule. On m’avait mise dans une école catholique pour garçons, alors en tant que femme trans, j’étais complètement ostracisée à cause de ma féminité. À l’heure du déjeuner, j’allais simplement au lac, je m’asseyais près des cygnes et j’imaginais un autre monde. La retouche de photos et la création de personnages m’est venue à ce moment-là : je me suis mise à porter des tenues en cuir que je fabriquais moi-même pour exprimer ce que je ressentais intérieurement et la manière dont la communauté extérieure me faisait me percevoir. La honte, l’aliénation et la misogynie étaient des thèmes très présents dans toute cette première phase de création visuelle..
Quand j’ai commencé à produire de la musique pendant le confinement pour donner une existence sonore à ces personnages et leurs histoires, je ne faisais partie d’aucune communauté et n’avais aucune formation dispensée par des pros, et personne dans ma famille n’était musicien·ne non plus. J’apprenais toute seule, en essayant des choses. Ces premières compos étaient très expérimentales. Je ne travaillais pas dans une tonalité précise et ne comprenais rien à la théorie musicale, alors je me contentais de créer comme je le pouvais, selon mon instinct. C’est alors que j’ai rencontré Tailtiu, une productrice de musique trans irlandaise qui connaît vraiment plein de choses. Elle m’a énormément appris en peu de temps, tout en m’inspirant à continuer dans ma voie. Au début, c’était vraiment frustrant, parce que je mettais tout mon cœur dans des chansons que je finissais par jeter encore et encore ; c’était comme essayer d’écrire de la poésie dans une langue que je ne parlais pas. Même s’il me reste beaucoup à apprendre, aujourd’hui j’ai l’impression de pouvoir bien mieux communiquer mes idées, ou les sons que j’ai en tête, grâce à toutes ces démos sur lesquelles j’ai bossé.
Tu mentionnes l’histoire de l’Irlande et son folklore comme l’une de tes sources d’inspiration. De quelle manière ?
Je pense que l’histoire irlandaise préchrétienne m’inspire beaucoup, car j’ai toujours voulu connaître mes racines au-delà de l’histoire religieuse. Je viens de Kildare et de Laois, et j’ai grandi dans une région marécageuse et agricole, loin de la ville. Je n’ai pas de contes populaires particuliers auxquels je me sens attachée ; j’adore bien sûr « Les Enfants de Lir » à cause des cygnes qui me rappellent ceux de l’école, mais je ne me concentre pas vraiment sur des récits précis quand je fais de la musique.
En revanche, je pense que les corps des tourbières, ce genre d’artefacts symboliques de l’Irlande et de ses terres marécageuses où j’ai grandi, m’ont vraiment fascinée. J’ai toujours eu l’impression que mon âme était dissociée de mon apparence physique, et leur aspect de cuirasse tannée, indomptée, est devenue centrale dans tout mon univers visuel. Il y a beaucoup de choses dans l’expérience humaine qui me paraissent morbides. En contre-point, j’aime la décadence industrielle comme un symbole de la nature qui reprend possession de la terre. Auparavant, il m’arrivait de prier une vieille usine recouverte de mousse et de rouille pour qu’elle puisse être démolie par la terre et que moi je puisse tout recommencer à zéro. La torture des corps des tourbières perdure à jamais, préservée dans une existence tangible pour être exposée comme une gravure, un poème ou une sculpture.
Sur Dublin Digital Radio (ddr), tu animes une émission musicale mensuelle : Raidió Fawn. Quels styles et influences musicales explores-tu dans ta programmation ?
Je voulais que ça ressemble à une station radio pirate du bout de la nuit, où l’on pourrait entendre un mélange de tout ce qui est électronique et sombre. Mais récemment, j’ai été particulièrement inspirée par les sons de synthés minimalistes et les boîtes à rythmes, donc je passe beaucoup d’EBM et de minimal wave. Animer une émission de radio me rend très nostalgique d’une époque où l’on n’était pas submergé·e de stimulations.
Je suis en train de créer un album basé sur des synthés goth, qui se déroule dans l’Irlande rurale des années 1980, donc ça s’inscrit complètement dans cet univers pour moi. J’imagine un peu que la plupart des morceaux que je diffuse pourraient être entendus sur cette station, comme une lettre d’amour à mon enfant intérieur, pour l’aider à se retrouver. Tous, sans aucun doute, ont influencé le monde sonore que je suis en train de créer avec ce premier LP.
On dirait que le goth est une esthétique / un genre auquel tu t’identifies. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? Et comment cette influence se manifeste-t-elle dans ton travail artistique, voire plus largement dans ta vie ?
Pour moi, être goth est très lié au fait d’être queer, parce qu’au début, avant que ça fasse vraiment partie de mon identité, c’était une échappatoire face aux pressions pour paraître masculine et me comporter d’une certaine manière à l’école.
J’ai toujours été attirée par l’horreur et le romantisme gothiques, et je me reconnais dans beaucoup d’artistes électroniques qui explorent des thèmes sombres dans leur musique.
À cause de la manière dont j’ai été traitée en grandissant, j’avais du mal à m’identifier à mon irlandité. Ce qui m’a aidée à m’y reconnecter pour la première fois, c’est la littérature gothique irlandaise, qui est d’ailleurs fondatrice du gothique en général. Quand j’ai commencé à travailler à 16 ans, j’économisais tout mon argent pour voyager à Londres et aller au Slimelight, à Electrowerkz, alors que j’étais mineure, avec le passeport de ma cousine. C’était le premier lieu “goth” où je me rendais, et pour la première fois, je me suis sentie comprise et à ma place. Tout le monde était tellement bienveillant et accueillant, contrairement à d’autres clubs où j’étais entrée en douce, et ça m’a vraiment ouvert une porte.
Je trouve que les personnes goth ont un sens de l’humour brillant, qui me met à l’aise. Je ne pense pas que ce soit une question d’avoir les meilleurs vêtements vintage ou de toujours porter du noir ; je pense que cela va au-delà de l’esthétique et, pour moi, bien au-delà de l’apparence extérieure, j’ai l’impression que c’est un sentiment ancré dans mon âme. Il faut du courage pour être goth dans un pays aussi jugeant que l’Irlande, c’est pourquoi je me sens proche des autres goths irlandais·es.
Beaucoup de tes morceaux explorent des figures de féminité non conventionnelles, empreintes de violence, etc. C’est notamment le cas de ton dernier EP, « Vile / Ditch Babe », sorti en octobre 2025. Est-ce que ce sont des figures auxquelles tu t’identifies ? Quelles histoires racontes-tu à travers elles ?
Je me suis clairement sentie proche de La Zambinella de Balzac, à bien des égards, bien plus que je ne l’aurais souhaité, par exemple. Je pense que les personnages féminins forts — ou du moins féminins — qui sont marginalisés et en proie à des tourments, me parlent beaucoup en raison de mon expérience de femme transgenre.
J’ai écrit « Ditch Babe » en m’inspirant de la scène où Sarrasine découvre que Zambinella est un castrat : il s’était construit l’image d’une femme parfaite qui n’existe pas, une pure projection de ses fantasmes. Son explosion de rage et l’effondrement du Moi qu’il s’était construit sont des conséquences de cette quête d’un idéal inaccessible… j’ai malheureusement déjà été confrontée à des hommes comme ça dans ma vie.
Je pense que m’évader à travers ces figures historiques — que ce soit Jeanne d’Arc ou Sainte Dymphna — est à la fois libérateur et porteur d’espoir, et m’encourage finalement à écrire ma propre histoire. Les différentes représentations de leurs récits au théâtre ou au cinéma m’inspirent aussi beaucoup. J’adore Salomé de Wilde et Lucia di Lammermoor de Donizetti : cette libération cathartique d’émotions intenses et complexes face aux structures de pouvoir qui les entourent me touche profondément.
Comment se portent les scènes musicales expérimentales et alternatives à Dublin, auxquelles tu participes avec ddr (radio indépendante) ? Y a-t-il des lieux ou des collectifs particulièrement actifs dans cette communauté ?
Kirko’s, Dublin Modular, Yamamori et Daylight font partie des lieux et collectifs très actifs : ils offrent un espace à l’art alternatif et à la performance, tout comme des événements comme Gloam Festival pour la scène goth. En ce moment, l’Irlande fait face à une grave crise du logement, qui conduit à l’expulsion systématique des lieux de culture alternative, et empêche de nombreux·ses artistes, en particulier les artistes émergent·es, de se construire une situation durable. Tout récemment, un immense espace artistique appelé « The Complex » a été perdu, alors qu’il aurait facilement pu être sauvé par notre gouvernement malgré la forte mobilisation de la communauté. Je ne suis sans doute pas la mieux placée pour en parler, mais je reste quand même pleine d’espoir quand je vois de belles communautés se créer autour d’organisations qui se soucient sincèrement des personnes qui assistent et participent à leurs événements, comme Synthisize Her et Meithal.
Un mot que tu voudrais partager avant qu’on te voie à Paris le 17 avril pour l’événement Dyssociety à la Station – Gare des Mines ?
J’ai très hâte de partager de nouveaux morceaux et de passer une magnifique soirée à profiter aussi des autres performances, alors prenez vite vos places. <3
ENGLISH VERSION:
Interview by Manon S.
Genesis Fawn is an Irish artist and musician whose work draws heavily on Gothic culture and Irish history.
She will perform live in France for the first time at the event organized by Dyssociety at Station Gare des Mines (Paris) on April 17, 2026.
You started producing music in 2021 with the track/EP “Raw Red,” followed a few months later by the album “Girl with a Dagger.” Could you tell us more about your beginnings as a musician ?
I was always writing lyrics, poems, short stories and kind of building out characters in my journal for as long as I can remember. It really started at age 14 in secondary school. I didn’t have any friends around me and I moreso kept to myself throughout school. I went to an all boys catholic school as a trans woman so I was completely ostracised because of my femininity. I would just go to the lake at lunchtime, sit with the swans there and dream up another world. I started editing photographs and building characters, I started dressing up in leathered outfits I’d make to express the way I felt inside and how the external community made me feel about myself. Shame, alienation and misogyny were really the themes present in all of those early visuals. When I started producing music in lockdown to translate those characters and their stories into sound, I didn’t have a community or any training from teachers and nobody in my family was musical either. I was teaching myself and learning by experimenting and those first songs were very playful. I wasn’t working in a key or understanding any music theory so I was just going on making as much as I could with what felt right. When I was working on songs for that EP I met Tailtiu, who is also an Irish Trans music producer, with a lot more understanding than me and she really helped me learn a lot in a short time and also inspired me to keep going with what I was doing. It was really frustrating at first because I was pouring my heart out into songs that I would just scrap and scrap again, it was like trying to write poetry in a language that I didn’t even speak yet. I’m still learning a lot but I feel like I can communicate my ideas or how it sounds in my head much better now because of all of those demos along the way.
You’ve mentioned Irish folklore as one of your sources of inspiration. In what way has it influenced you, and which stories in particular ?
I think pre-christian Irish history is really inspiring to me because I always wanted to know what I came from beyond Ireland’s religious history. I’m from Kildare and Laois and grew up around more marshy earth and farm lands, outside of the city. I don’t have any particular folk stories that I feel attached to, I mean I do love children of lir because of the swans at lunch everyday in school, but I don’t focus on any in particular when it came to making music. However, I think that bog bodies, these types of artefact symbols of Ireland and the marshland I grew up in really drew me in. I always felt like my soul was so separate from how I looked and their leathered and preserved skin became central in all of my imagery because of that. So much of being human feels morbid to me. I love industrial decay as a symbol of nature taking back the earth, I used to pray to an old factory that was drenched in moss and rust that I could be torn down by the earth and start again. The bog bodies torture has lasted forever preserved in a tangible existence to be displayed like a print, poem or sculpture.
On Dublin Digital Radio (ddr), you host a monthly music show called : Raidio Fawn. What styles and musical influences does your programming explore?
I wanted it to feel like a late night pirate radio station where you could hear a mix of everything electronic and dark, but most recently I have been inspired by minimal synth sounds and drum machines so I play a lot of EBM and minimal wave music. Hosting a radio show makes me feel really nostalgic for a time without an excess of stimulation. I have been making a gothic synth based album that is set in 1980s rural Ireland so it fits in with that to me. I kind of imagine most of the songs I play could be heard over that radio station as a love letter to my inner child, helping them rediscover themselves. They have all without a doubt inspired the sound of the world I am creating with my first LP.
Goth seems to be an aesthetic / genre you identify with. What does goth mean to you? How does this influence manifest in your artistic work and perhaps more broadly in your life?
I think for me being goth is so related to being queer because at first, before it became apart of my identity, it felt like it was an escape from the pressures to look masculine and act a certain way in school. I have always been drawn to gothic horror and romance and I relate to a lot of electronic artists who explore darker themes in their music. Because of how I was treated growing up I stuggled to identify with my Irishness, what helped me first identify with it though was Irish goth literature, which is foundational to gothic literature in general. When I got a job at age 16, I would save up all my money to go to London and go to Slimelight in Electrowerkz while I was underage with my cousins passport. That was the first Goth space I ever went to and I felt for the first time that I was understood and belonged. Everyone was so kind and friendly compared to other clubs that I had snuck into so that really opened a door for me. I feel like goth people have a very bright sense of humour in a way that feels like home. I don’t think it’s about having the best vintage or always wearing black, I think it exists beyond aesthetics and for me, far beyond being external, I feel like it’s a feeling attached to my soul. It takes courage to be goth in a place as judgemental as Ireland so I really relate to all other Irish goths.
Many of your songs explore figures of femininity that are often unconventional, steeped in violence etc. This is certainly true of your latest EP, “Vile / Ditch Babe,” released in October 2025. Are these figures you identify with? What stories are you telling through them?
I definitely identified with Balzac’s La Zambinella in more ways than I’d like for example. I think strong female or at least feminine characters who are othered and in turmoil are very relatable to me due to my experiences growing up trans. I wrote Ditch Babe based on the scene where Sarrasine finds out Zambinella is a castrato and he has been building up the perfect woman in his head who doesn’t exist and is a figment of his dreams. His exploding rage and distorted sense of self from seeking such an unattainable partner, I have definitely been at the hands of men like that in my life. The female dark stories are specific to each song but I think escapism through these historical figures whether it be Joan of Arc or St Dympnha is freeing and hopeful and ultimately inspires me to create my own story. I also think different depictions through theatre and film of their stories inspire me too. I love Wilde’s Salome and Donizetti’s Lucia del Lamamoor, the cathartic release of those high and complex emotions at the hands of the hierarchies around them.
How are the industrial, experimental, and underground music scenes in Dublin, which you participate in through ddr and other projects? Are there particular venues or collectives that are especially active in this community?
Kirko’s, Dublin Modular, Yamamori and Daylight are my favourite organisations and collectives giving space to alternative art and performance as well as events like Gloam Festival for the goth side of things. In Ireland right now we have a serious problem with an affordability crisis which is resulting in creatives being systematically evicted and a lot of artists, especially emerging ones, find it hard to build something sustainable. Most recently a huge arts space called the complex was lost when it could have easily been saved by our Government despite large outcry form the community. I’m definitely not the best at speaking about it but I do still feel hopeful when I experience beautiful communities that are building around organisations that genuinely care about the people who attend their events such as Synthisize Her and Meithal.
Is there a message you’d like to share before we see you in Paris on April 17 for the Dyssociety event at La Station – Gare des Mines?
I’m super excited to share new music and spend a beautiful night enjoying other performances too so get your tickets quick. <3
