The Drowned World
Photos et Textes par Alex CruxX
The Drowned World est une série photographique dont le titre fait référence au roman éponyme, écrit en 1962 par James G. Ballard.
Les images évoquent les relations tumultueuses entre le naturel et l’artificiel, dans un monde en déséquilibre où plus rien ne va de soi. Hésitant constamment entre lutte et symbiose. La couleur et la forme deviennent les symptômes exacerbés d’une fluctuation baroque dont personne ne connaît l’issue.
Immergé dans ce nouveau monde dont il est la cause, l’homme se débat tant bien que mal au milieu des récifs de sa ruine, entre cynisme et résignation. Progressant à contre-courant du fleuve de l’histoire, sorti de son lit par un cauchemar éveillé.
Sélénium.
À dix-huit ans j’ai fait une violente chute de vélo et j’ai perdu connaissance. Après deux nuits passées à l’hôpital, je suis sorti avec une clavicule fracturée et presque toute ma mémoire, sauf les quelques secondes ayant précédé l’accident. Lorsqu’on m’a rendu mes affaires, il y avait avec mes vêtements : mon portefeuille et un appareil photo argentique Olympus Mju II. Un boîtier compact, que je gardais toujours avec moi et que j’ai encore aujourd’hui. Il était intact malgré le choc et dedans se trouvait encore la pellicule Ekta 24×36, sur laquelle il ne restait plus que quatre vues.
Plusieurs semaines après cet événement, j’ai eu la curiosité de faire développer le film, après avoir mitraillé les restes d’un pigeon écrasé, dont les entrailles sur le bord de la route formaient une sorte de mandala organique. Hormis ce dernier macabre tableau graphique, je n’avais aucune idée de ce que pouvait contenir le reste de la capsule, mais je n’en étais pas surpris outre mesure, car il pouvait se dérouler plusieurs semaines entre deux clichés et même parfois plusieurs mois entre deux pellicules.
Néanmoins lorsque j’ai déposé le film inversible au laboratoire, j’ai ressenti une forme de malaise inexplicable qui ne me quitta pas jusqu’à mon retour. Quelques jours plus tard, lorsque le laborantin ouvrit la boîte contenant les vues emmanchées dans leurs petits cadres en plastique et me demanda : « C’est bien à vous ? » je sentis se dessiner sur ses lèvres, un petit sourire en coin.
Je déposais alors une des vues à la lumière blanche de la table lumineuse de l’office et j’acquiesçais ; reconnaissant à la loupe, la vue sordide du volatile répandu façon puzzle sur le ciment, que j’avais prise en dernier.
Il se passa encore plusieurs jours durant lesquels le réceptacle resta scellé sur mon bureau. Je l’avais presque oublié jusqu’à ce que je sois réveillé une nuit, par un sentiment d’oppression et des sueurs froides. Je dus dégager la couette pour mieux respirer, puis mon regard se tourna vers le petit coffre en PVC qui contenait les diapositives. Je branchais alors ma visionneuse et commençais à inspecter attentivement le contenu de chaque cliché.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sur les photos, des lieux et des visages familiers, mais sans jamais me souvenir de les avoir prises, ni des circonstances dans lesquelles elles avaient été capturées. C’était comme avoir un regard étranger sur soi-même, où l’individu dans le miroir est un autre qui vous ressemble trait pour trait. Ce fut un choc aussi fascinant qu’effrayant. Une sorte de schizophrénie de la lumière, projetant le vertige du doute sur vos certitudes. Je n’ai jamais cherché à enquêter sur ces instants, à savoir où, qui, comment… Je voulais simplement garder ce sentiment d’étrangeté intact. Alors j’ai refermé la boîte avec un épais scotch noir et je l’ai enterré au fond du jardin.
Depuis ce jour, je photographie frénétiquement le monde qui m’entoure en essayant de retrouver la justesse de cette subjectivité désincarnée que j’avais entraperçue cette nuit-là. Des images collectées ici ou là, dont je tente de révéler la substance à travers l’écriture. Pour en faire émerger des histoires singulières, imaginaires ou fantastiques, comme si elles avaient attendu tout ce temps dans la pénombre, de pouvoir être racontées.
Submersion.
Le soleil avait transpercé les rideaux, bousculant la fine frange de tulle, bercé par un léger courant d’air chaud. Dehors, j’apercevais la Marne qui débordait des quais où elle était habituellement proscrite. La pluie avait cessé depuis deux jours mais le flot ne se tarissait pas, la masse brune liquide avançait inexorablement d’est en ouest sous un soleil blanc. Une partie de ce monde était submergée, seuls dépassaient encore quelques arbres sur la rive qui projetaient leurs reflets sombres dans l’eau trouble. Parmi les monceaux de matériaux que charriait le courant, il me semblait reconnaître la silhouette de quelques animaux noyés en amont.
J’entendais les pas feutrés de ma voisine du dessus, déjà debout depuis l’aurore. Elle écrivait des romans sur la vie de femmes qui n’étaient pas elle, mais dans lesquelles elle se dévisageait sans fard.
Héritière de Virginia Wolf, d’Annie Ernaux, Duras ou encore de Despentes… J’étais jaloux à crever de son écriture. J’étais jaloux de sa sincérité, de sa non-complaisance envers ses personnages. De la manière dont son style s’effaçait sous l’anecdote, pour livrer au lecteur une histoire authentique, dépouillée d’artifices grossiers et de lourdeurs.
Moi, j’avais toujours l’impression d’écrire avec mes parties, qui au fil du récit étaient devenues des boulets encombrants.
On se disait bonjour poliment sur le palier, on parlait du chat en sortant les poubelles. « J’ai reçu un de vos courriers dans la boîte aux lettres, si vous devez partir, je peux le glisser sous votre porte ».
Elle invitait parfois une amie et fumait un joint à sa fenêtre, en écoutant du Brahms. Je les entendais de temps en temps parler des hommes avec douceur, saupoudrant mon balcon de quelques rires désintéressés.
Je n’aurais jamais cette complicité avec un ami, il y aura toujours des non-dits, des batailles d’ego, des échanges virils, tous ses trucs qui nous collent à la peau depuis la cour de récré. Pourtant, je voudrais bien que quelqu’un me dise quel salaud je suis et pourquoi c’est systématiquement une femme blessée, qui vous remet à votre place ?
Je suis allé me promener au bord de l’eau, découvrir le monde amphibie sous le miroir de la surface. Au loin une vieille femme appelait son chien, qui traîna sa laisse jusqu’à moi. Il s’assit à mes côtés et tous les deux nous regardâmes le poisson-chat géant qui faisait le tour du banc plongé dans une eau plus claire, sans se soucier de notre présence. Sa dorsale visqueuse et ses moustaches bleues irisant de temps en temps la surface, de discrets ronds dans l’eau.
Alors je demandais : « ça va Diogène ? Tu as encore fait faux bon à ta maîtresse ? »
Mais il ne répondit pas, en tout cas pas à ma question. Il fit juste « Ouaf » au poisson, sans le lâcher des yeux, peut-être envieux, peut-être pas. Après tout, qu’est ce qu’on en avait à foutre ? On était bien là, lui et moi, à la fraîche.
