Dordonha
Photo : Adélie Martin
Dans une peupleraie au bord d’une rivière, quelque part dans le sud-ouest, un paysan conduit son tracteur.
Il fait nuit.
À ses côtés, sa chienne court.
Elle entre et sort par intermittence du faisceau des phares. On entend le bruit du moteur, le clapotis de l’eau, les aboiements de la chienne, le grésillement d’une radio qui diffuse une chanson des années 80.
Soudain tout s’arrête. Le fermier se tourne vers la rivière plongée dans l’ombre et voit s’élever des eaux noires une boule lumineuse.
Quelques mois plus tard, le magazine d’ufologie Lumières dans la nuit publie une étude détaillée de cet événement qui restera non élucidé.
Dordonha c’est le nom que l’on donne à la Dordogne en occitan du Périgord. Cette rivière était autrefois surnommée la rivière espérance, grâce aux opportunités commerciales qu’elle offrait aux gabardiers. Aujourd’hui c’est une destination touristique connue pour ses balades en canoë et les châteaux qui la surplombent. Cette rivière, j’ai toujours aimé la regarder de travers. De nuit, dans la brume, depuis l’eau ; je me plais à l’observer lorsqu’elle devient invisible et respire le danger.
Mon projet prend pour point de départ ces événements étranges et folkloriques qui circulent au rythme des courants : cas OVNI, occupations inexpliquées de grottes, découvertes macabres. Je regarde la Dordogne sous le prisme de ces récits mystérieux ; ils font d’elle un décor de légende ou de série B qui semble au premier abord jurer avec la réalité. Cependant, observer la Dordogne, c’est faire le constat d’un monde qui va mal : des crues toujours plus hautes, des sécheresses toujours plus longues, des silures toujours plus nombreux. L’année dernière, les algues en décomposition ont saturé l’eau de cyanobactéries qui ont rendu la baignade interdite tout l’été durant.
Dans Dordonha la brume qui monte de la rivière contamine les villages et les images. Les poissons partagent ce monde avec des figures humaines énigmatiques. L’angoisse pénètre le réel comme les bactéries contaminent la rivière : lentement et sans qu’on ne s’en rende compte avant qu’il ne soit déjà trop tard.
