MANGE TES MORTS,
LE MONDE !
Par Claire Von Corda
J’ouvre le local à poubelles brusquement, ma main gauche tient le sac blindé d’ordures, coulant, dégueulasse, la lumière automatique ne fonctionne plus. Là aussi putain. Je m’en fous, je balance le sac dans le premier container ouvert, je refuse de m’enfoncer dans ce merdier sans lumière, le sol collant, les sacs éventrés, les détritus, déchets alimentaires par terre.
C’est le matin, huit heures, bientôt jour. Ça pue, pas encore chaud.
Porte d’à côté, local à vélo. L’interrupteur pareil ne détecte plus rien, ampoule pétée. Chui à la bourre. Je transforme mon portable en torche. J’espère que l’agence répondra rapidement au mail incendiaire envoyé hier.
Le local à vélo est rempli d’insectes, de faucheux, en sortant je me cogne le front à la selle de l’un suspendu. J’insulte leurs morts. Immeuble de merde, agence de merde.
Je file dans la ville en pédalant comme une dératée, musique dans les oreilles. Pourvu qu’un bus m’écrase.
Et je pédale, longe la piste cyclable, la nouvelle refaite pendant l’été, pendant que tous les riches sont en vacances, qu’ils ne restent que les cassos. La piste cyclable sur laquelle les mecs jouent leurs vies avec leur casques dernier cris, leurs tenues fluo et leur cyclistes moulants, où les meufs charrient leurs gosses coiffés et où les joggeurs joggent.
Avec mon vélo récupéré je sais plus où, taille enfant, j’ai pété la chaine du mien, je ne pédale ni vite ni lent. J’avance. Et la chanson parle de niquer sa mère, de mettre des pommes dans des cagettes et qu’avant, toi et moi on était fort ; j’ai envie de pleurer.
Je commence à me réchauffer, je pense à mon frère. Apparemment y a un concert en novembre. Trente euros la place. Avec le billet de bus pour y aller, ça double le prix. Est-ce qu’un jour j’arrêterai d’être pauvre. Je pédale. Traverse l’échangeur, le méga carrefour où les bagnoles s’engagent sur le périf. Je trace devant les nouveaux travaux, attends que les piétons passent au vert, les voitures sont vénères ce matin. Septembre, la reprise, la vie, l’humiliation. Ça sent déjà l’odeur du Macdo devant. Peut-être leur filer un CV pour un mi-temps, plutôt crever.
Je pédale, m’incruste entre deux caisses, force le passage, me fais klaxonner. Je monte sur le trottoir, une vieille m’insulte, je descends du trottoir, passe devant la clinique. Bordel que c’est loin le centre. Je pédale. Le chanteur raconte que les jeunes veulent de l’or, jamais nous ne serons sages. J’ai envie de crier. Je siffle très fort la mélodie du clavier. Si fort que des passants se retournent. Je sonne l’alarme en filant entre les bagnoles sur le mini-vélo. J’ai pas attaché mes cheveux, j’ai un sac à dos pourri noir offert par la pharmacie et la mécanique des pédales grince. Je pédale. Un camion-poubelle ralentit le trafic, je double, roule à balle dans la descente de la grande avenue. Le guidon vibre, est-ce qu’il peut se déboîter.
Faîtes qu’une voiture me heurte. Le mini vélo dévale la pente. Je brûle le feu rouge, roule a sens unique sur le pont et enfin, récupère la nouvelle piste devant le Lidl. J’y suis presque. Je traverse le parking, passe devant la pharmacie, une mère en vélo cargo me colle au cul, je ralentis, elle reste collée, je fais signe double-moi, elle le fait en soufflant, je souffle plus fort, ses enfants sentent le savon.
Au cœur de la ville du mal, les cyclistes, piétons sont agressifs. La colère enveloppe mon corps entier, développe ma force, je pourrai encore pédaler deux heures. Rien ne me calme.
Enfin, j’arrive dans la cour de l’immeuble, laisse mon vélo dans la cage d’escalier et monte au deuxième.
Une heure plus tard, je redescends en courant, rechope mon bolide, mets les écouteurs, c’est parti. La musique soudain me gêne, trop de bordel, je ne comprends rien au trajet, il y a trop de mots dans ma tête, mes oreilles, mes souvenirs. La lumière m’aveugle, j’ai chaud, je mets mes lunettes, garde les écouteurs éteints. Je pédale. Les voitures qui me laissent passer, ou me klaxonnent, ou me doublent, je ne les vois pas. Les piétons qui m’attendent, râlent ou m’évitent, je ne les vois pas. Les autres vélos, les gamins, les vieux, les joggeurs, les chantiers, les trous, le goudron, je ne vois plus rien. La chaleur m’attrape, la colère soigneusement étalée sur la surface de ma peau, je pédale. Le souffle est mécanique, les coups de pieds mécaniques et le rouage des roues grincent.
Quand j’arrive à mon immeuble, le muscle supérieur de ma cuisse droite bondit d’un coup, se contracte et une crampe de débile me fait serrer les dents. Je mords ma langue. Masse le muscle, la crampe disparaît. Je porte le vélo sur l’épaule pour les sept marches devant l’immeuble, le laisse dans le local à vélo, dans le noir, est-ce que des araignées tombent dans mes cheveux. Je reprends mon téléphone en torche, me cogne à nouveau le crâne. L’interphone de l’entrée est pété, ça explique l’avis de passage, je suis dégoutée, Une migraine d’un coup fissure mon front. Le livreur m’a loupée, trois appels en absence. Des pics me percent les tempes, la chaleur accentue le mal, envie de vomir.
Epuisée et flemme de monter les deux étages, j’appelle l’ascenseur. Et lorsque les portes s’ouvrent, lorsqu’elles coulissent, lorsque le bruit du glissement métallique a lieu, une lumière violente, crue, un néon blanc, braqué dans ma gueule, un gyrophare, led surpuissantes, aveuglantes, jaillit de la cabine et me scie les yeux.
La lumière dégueule jusque dans le couloir, s’immisce derrière mes orbites et plonge dans ma trachée, ma nuque, ma colonne vertébrale.
Assommée, sidérée, je bloque. Un larsen explose, mes yeux coulent, saignent et alors mes jambes deviennent vivantes, indépendantes. Mes jambes, mes bras, ma folie. Je chope le tube lumineux, le laser, l’arrache à la paroi. Je tire en hurlant, une furie les fils électriques se déchirent, des étincelles. J’entends la porte d’un appart qui s’ouvre dans mon dos, puis se referme. Je pète les câbles, dessoude leur con de néon. Une fois au sol, je lui fous des coups de chaussure. Une jambe de chaque côté comme s’il était un corps. Je lui démonte sa petite gueule à coup de poing. Avec mon trousseau de clé, un poing américain, je tape. Et tape si fort que ma main saigne, qu’il n’y a plus de lumière, que les fils pendent et que surement les mecs qui réparent remettront à nouveau cet éclairage à chier.
A nouveau alors, il faudra tout péter.
