L’artiste Ayoub Moumen à contre-sens



Texte par Manon Schaefle
Artiste Ayoub Moumen
Les photos du défilé sont de Romain Guédé

Dans Contamination, défilé-performance de novembre 2019 où était présentée une collection au moins tant politique que mode, l’artiste et activiste Ayoub Moumen révélait par les tissus sa vision d’une réalité post-apocalyptique qui portait en quelque sorte la mémoire du futur. En effet elle ressemble très fort à ce qui est désormais notre présent, et c’est dans ce contexte de catastrophe sans la radicalité de l’effondrement promis par les scénarios de science-fiction qu’a été produite et paraît à présent la vidéo performance-action A contre-sens. Réalisée sur les ruines du monde d’avant, il n’est pas sûr pour autant qu’elle se situe dans le très fantasmé « monde d’après »…

Ayoub Moumen, artiste designer pluridisciplinaire et membre de l’Atelier des artistes en exil, cultive l’esprit de débrouille et les antagonismes. Diplômé de l’Esmod Tunis, il s’est installé à Paris en 2016. En Tunisie, il a participé à la révolution de 2011 puis s’est engagé dans des actions militantes explicites contre la criminalisation de l’homosexualité par son pays, ce qui le conduira plus ou moins contraint à le quitter. Toutes ses créations portent la trace de ce parcours jalonné d’épreuves, de ruptures imposées, d’angoisses pas toujours apaisées et de revendications qui s’affirment sans relâche dans chaque geste, chaque choix de matière, chaque respiration… Elles sont profondément lucides et visionnaires tout en étant vertigineusement noires.
Difficile aujourd’hui de regarder Contamination qui résonne très fortement avec « épidémie » sans se dire que le jeune créateur portait en lui l’intuition de notre actualité. On dit de la préfiguration qu’elle annonce un événement futur sous une forme imparfaite. Le défilé-performance en question présentait au public mi-extatique mi-paniqué le tableau vivant d’une humanité d’après catastrophe déambulant dans l’obscurité vide du podium, un espace anéanti où tout a disparu et où tout est à construire. Là tenait toute l’ambivalence de cette proposition : les modèles et leurs tenues donnaient à voir par morceaux fragmentaires un monde où ne demeuraient que quelques rares survivant.e.s. Des corps abîmés, vêtus de tissus rapiécés et de matériaux recyclés mais qui étaient également des combattant.e.s annonciateurs.rices d’un renouveau. La danse macabre du circuit des mannequins aux visages froids, éteints, méchants prenait doucement l’air d’une marche révolutionnaire quand on y regardait bien. La beauté des figurant.e.s mannequins qui sont aussi acteurs.rices et danseurs.ses n’était pas morbide et ne nous portait pas vers le pire mais vers un meilleur possible. Iels portaient sur elles et eux les insignes d’une société plus écologique qui ne consomme pas à outrance mais fait avec l’existant et dans le respect de la planète, réutilise avec créativité… C’était aussi une société dégarnie d’un excédent de population dans une inspiration néo-malthusienne, recentrée sur quelques individus aux identités plurielles, hybrides et non-assignées qui s’affirment avec des styles qui sont comme des armures, protégeant la personnalité qu’ils habillent tout en l’exhibant. Une communauté ne répondant pas aux stéréotypes et hiérarchisations standards de genre, de classe ni de race dominants et prête à faire table rase de l’ancien monde, de ses discriminations, de ses violences et de ses conventions coupables, non pas sans une certaine violence elle-même.
Les silhouettes de ce défilé étaient également des répliques fantômes des naufragé.e.s de l’exil. Un hommage à elles et eux. On le devinait à leurs vêtements en lambeaux, aux morceaux de plastiques qui se sont accrochés à leurs membres et aux pièces oranges qui sont ce qui reste des gilets de sauvetage troués et échoués sur les plages. Dans les fonds marins iels ont côtoyé les montagnes de déchets abandonnés par l’humanité – tout comme iels-mêmes – et attestent ainsi d’une contamination totale de l’environnement par notre système destructeur. De la même façon la pandémie mondiale dévoile aujourd’hui au grand jour l’ampleur de la crise écologique. Les êtres humains contaminent la planète et … s’auto-empoisonnent. Dans Contamination l’issue semblait néanmoins positive puisque les naufragé.e.s étaient debouts, vivant.e.s et marchant aux côtés des autres rescapé.e.s de l’Arche de Noé revisitée par Ayoub Moumen. Manquaient à l’appel tou.te.s celles et ceux qui généralement contrôlent, dominent, invisibilisent, maltraitent… et qui en même temps sont ternes, commun.e.s, désespérément soumis.e.s. Contamination était donc bien une « forme imparfaite » qui ne préfigurait que partiellement ce qu’allait être notre présent mais avec beaucoup de bonnes intuitions.
La performance-action A contre-sens visible dans une vidéo du même titre ne connaît pas la même fin. L’action se déroule dans le monde du Covid-19 exactement tel qu’on le connaît : semblable à avant en plus étouffant encore. Pour expérimenter ce monde Ayoub Moumen enfile un harnais doté d’une caméra au torse et va se placer là où il est sûr d’être confronté à cette foule qui cristallise les peurs de celles et ceux qui se sentent hors norme – dans les couloirs du métro parisien. Il met ainsi en place les conditions qui le situent en phase avec un sentiment de marginalité et qui le traduisent d’une façon physique et objective. Il se positionne dans le sens inverse du mouvement général et à l’arrêt pendant que tout le monde court et se bouscule. Transgression ultime : le couturier tombe le masque, nouvel accessoire incontournable de la norme. La situation crée d’elle-même l’exclusion, la mise à l’écart des autres. On s’attend à plein de choses, à une multitude de réactions : que les gens s’éloignent, l’évitent, protestent, insultent, agressent ou bien au contraire qu’iels manifestent un soutien au geste explicitement provocateur et subversif. Mais il ne passe pas grand chose. La vague de monde ne fait que se fendre en deux juste avant de croiser le chemin de l’artiste pour l’éviter puis elle poursuit son mouvement. Iels ne lèvent ni ne baissent les yeux sauf quelques rares exceptions. Beaucoup ont la tête tournée vers leurs pieds ou le regard rivé droit devant elles et eux. Le flux humain est uniforme, tristement indifférant, linéaire et homogène. Avec ou sans masque, risque de contagion ou non : peu importe. Ils ne laissent en tout cas rien paraître de ce qu’iels pensent de cet acte pour ne surtout pas avoir à s’engager dans un échange verbal ou gestuel avec ce corps étrange qui cherche leur regard.
Comme avant ce monde poursuit sa route, inchangée. Etre hors norme, on commence à se dire que c’est moins être jugé.e qu’être invisible. Quand on est hors-norme on est insignifiant.e et on a le devoir de le rester. Soit une prérogative qui va totalement à l’inverse du fait de réaliser une performance dans les couloirs bondés du métro. Il est généralement préférable ne pas voir et ne pas penser à ce qui bouscule l’ordre car cela est bien plus simple. Cela annule donc tout rêve d’entreprise révolutionnaire… Jamais la foule n’opposera, semble-t-il, de résistance à la norme car sa tendance naturelle est plutôt du côté de l’obéissance tranquille. Elle tient à sa zone de confort.
Le mouvement dans A contre-sens semble aller à l’inverse de Contamination – faire marche arrière par rapport au défilé de 2019. C’est à nouveau le mouvement général qui mène la danse et impose son rythme. Un unique corps – l’artiste – marque la différence et l’opposition. Il demeure droit et fier et ne se laisse pas écraser mais on sent la fatigue qui gagne à mesure que les plans se succèdent, répétitifs. La performance A contre-sens, c’est également la passion unilatérale et déçue d’un artiste qui pensait ravir un public privé de salles en amenant l’art directement à lui dans l’espace public mais qui ne récolte qu’indifférence et gêne. Tout le monde s’en fout ou se trouve mal à l’aise car la situation n’est pas claire : il n’est pas formellement indiqué qu’il s’agit d’un spectacle au sens d’un divertissement sans conséquence. Au final ne restent que les interactions avec la police qui seule réagit, intervient et prend une initiative : celle d’arrêter tout. Ayoub Moumen est rappelé à l’ordre, doit mettre fin à la performance et remettre le masque. La norme est rétablie et ça s’arrête là. La crise qui devait nous conduire au monde d’après, projetée dans l’épidémie et ses conséquences, ne paraît pas à la hauteur de nos espoirs…
 
 
 
 

Bad to the Bone – L’artiste Ayoub Moumen à contre-sens – Texte Manon Schaefle – Performance Ayoub Moumen

Bad to the Bone has been founded and is published by Hervé Coutin