Chimères



La française Christine Ott, compositrice et arrangeuse, signe sur le label parisien Nahal Recordings (structure bicéphale de In Paradisum)
son troisième album solo, uniquement composé avec un instrument dont elle est une des rare virtuose contemporaine : les Ondes Martenot. 

Par Camille Tallent

Se partageant avec le thérémine le podium de l’ancienneté de l’instrument de musique électronique, les Ondes Martenot sont inventées par Maurice Martenot à la fin des années 1920. Si cet instrument est aujourd’hui mal connu, il a été sanctifié par des compositeurs d’avant-garde, tel que Olivier Messiaen avec des pièces comme la Fête des belles eaux qui fut créée pour l'Exposition universelle de 1937 et imite le mouvement des fontaines. Symbole de modernité et ancêtre du synthétiseur, les Ondes Martenot développent des timbres et textures inouïes, un rapport aux ondes altérées et amènent avec la physique de l’instrument, de nouvelles méthodes de composition. Plus tard, il a été utilisé par des chanteurs tels que Léo Ferré, Jacques Brel ou Édith Piaf. Dans la création contemporaine (Radiohead, Noir Désir, Yann Tiersen, etc) c’est Christine Ott que l’on retrouve derrière l’instrument, véritable figure de proue des Ondes Martenot au XXIème siècle.

Si Chimères s’inscrit dans une discographie déjà riche, il est le premier album de Christine Ott seulement composé d’Ondes Martenot, à la différence de Solitude Nomade (2009) et Only Silence Remains (2016) qui offraient des ensembles orchestraux très complets. Semi-improvisé et semi-composé, Chimères est aussi un album solo composé à six mains. Bien qu’elle ait une grande habitude des collaborations, il est ici inédit que Christine Ott ait confié la production musicale à Paul Régimbeau (Mondkopf) et Frédéric D. Oberland (Oiseaux - Tempête) qui ont manipulé en direct le son originel des Ondes Martenot via des boîtes d'effets et de modulations sonores externes à l'instrument.

L’aspect cinématographique de sa musique, déjà présent dans ses précédents albums, n’est pas anodin à la lumière des nombreuses collaborations avec l’industrie du cinéma que Christine Ott a pu faire depuis les années 2000 : notamment de musiques de films (Manta Ray de Phuttiphong Aroonpheng) et ciné-concerts (Tabou de F.W. Murnau, Nanouk l'esquimau de Robert Flaherty…). Mais Chimères semble, par son exclusive utilisation des Ondes et la participation feutrée de Paul Régimbeau et Frédéric D. Oberland, opérer une rupture. 

Nettement plus cosmique et expérimental (mais pas moins mélodique) que ses oeuvres précédentes, Christine Ott délivre un objet complexe et hybride, émotionnellement instable et puissant. Derrière les touches du tiroir de son instrument, Christine Ott façonne les ondes (triangulaires, sinusoïdales, carrées…) et téléporte l’auditeur vers les profondeurs abyssales des variations phoniques. Avec comme excellente introduction un chimigramme de l’artiste Fanny Béguély en guise d’artwork, plusieurs paysages s’ouvrent : les panoramas sonores sont morcelés en séquences, sorte de mirages abstraits et vibrants qui esquissent le voyage nébuleux qui nous attend. Comme un traité d’alchimie, Chimères se donne avec une nappe de mystères qu’on ne se lasse de vouloir déceler écoutes après écoutes. L’expérience auditive — intense, introspective, narrative, visuelle — évoque, avec des morceaux tels que Eclipse, Laurie Spiegel, Tim Hecker et la violence des drones de Mika Vainio (Pan Sonic).

Chimères (Pour Ondes Martenot) arrive à point nommé dans l’océan de redécouvertes des pionnières des musiques électroniques (Laurie Spiegel, Wendy Carlos, Eliane Radigue, Suzanne Ciani, etc) avec la latence tant attendue d’une sonde qui traverse les générations. Christine Ott, par l’originalité et la fougue de sa proposition, sa maîtrise incroyable de cet instrument d’outre-tombe,
et par la recherche cosmique que dessinent les ondes qu’elle sculpte, dresse avec Chimères (Pour Ondes Martenot), un paysage sonore fourmillant. Cet album a tout de la clef de voûte d’une carrière déjà prolifique, mais dessine ici en solo une oeuvre charnière dans l’histoire de l’artiste et de la musique expérimentale.
Photo : Jean-Pierre Rosenkranz & Mathieu Gabry
Artwork : Fanny Béguély
nahalrecordings.bandcamp.com