L'Augure



Extrait du récit Le Contre-Jour / 16h du matin par Arnaud Idelon

 
 
 
 
Au bras de Médée la porte coulisse encore. ​C’est son neuvième va et vient de la journée, neuf fois que depuis l’heure bleue elle a rippé, gémit, grincé pour se taire enfin, dans ce claquement caractéristique : une articulation que l’on casse, sèchement, un coup du lapin, et qui résonne longtemps dans le garage malgré les nappes que j’instille. De l’estrade où l’on a installé mes platines, à gauche de l’entrée, le long d’un couloir qui mène à l’unique water, à l’opposé du bar de fortune où se relaient deux filles fatiguées, l’entrée du jour dans notre cube de béton ne cesse de me ravir. Quand le jour entre, avec fracas, sans s’annoncer, au bon vouloir du piston de Médée, c’est l’une des rares balises temporelles des heures sans durée que l’on traverse ici. Les ombres qui s’avancent, immenses et fines, qui culminent aux cimes des autres, et qui au poignet de Médée s’évaporent, repris par la nuit sans centre que dans le matin on invoque.

Le garage n’a pas encore atteint sa jauge maximale mais l’arrivée du dernier contingent ayant passé la porte, à la suite de l’Orphée en jogging qui a perdu sa belle sans doute partie vomir un peu plus loin que les foudres de Médée, accentue désormais l’impression de foule. On s’approche de la centaine de corps. Ils se connaissent, un peu ou plus, se font la bise, palabrent puis se diluent et le paysage se stabilise autour de quelques grappes parsemées, mixtes pour la plupart, de quatre ou cinq erres. L’une deux piétine en ronde, centripète, le dos en rempart, hermétique au dehors, réflexe d’auto-défense, excluant les autres de leur chorégraphie pourtant banale. Sur les franges avant, on danse en ligne ou phalanges, sur trois rangs assez réguliers qui se courbent en arcs résolument euclidiens dont je dois être le centre. Une douve imaginaire demeure entre l’estrade et le cœur de la piste. Sur les bords en revanche, les plus téméraires orchestrent, à se prendre des coups de subs, le viol définitif de leurs ouïes. Dans le fond moins dense, des corps suent contre les murs qui suintent leurs sueurs et qui condensent, un couple s’embrasse dans le hammam, deux androgynes tendance homme, non loin d’un garçon qui semble en K-Hole, la tête en l’air, l’air pas si mal, vers le bar un mec louche qui n’attend aucune commande, à sa droite, quand enfin je déchaîne un peu de mon tonnerre, sur le podium trois Parques qui s’y filent.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’Augure – Texte Arnaud Idelon – Bad to the Bone has been founded and is published by Hervé Coutin
Arnaud Idelon est un auteur français résidant à Paris.

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