Labyrinth

Quelques mots sur le dernier album de Frederic D. Oberland, LABYRINTH (Nahal) par Mehdi Bizien (journaliste et DJ sous le nom de RAVEN) et plus généralement sur cet artiste complet, autant musicien que photographe ou vidéaste. Photos et vidéo ©FredericD.Oberland
L’album est une oeuvre spatiale, totale, d’une maitrise parfaite.
Ruelle sombre de Pigalle, à quelques étages, la lumière. On est reçu par un personnage pourtant solaire à la part d’ombre complètement assumée. Sa musique, son travail photographique, de même répondent de cette dualité.
Un appartement cossu, flamboyant par le chinage d’objets qui nous explosent au visage, ici une collection de vinyles - « que j’ai eu d’ici et de là, au fil des années » - là bas un pantophone, création originale du poète surréaliste Altagor… L’appartement de Frédéric D. Oberland a une odeur riche, le bois, de différentes essences, y est omniprésent, la lumière s’y perd et s’y retrouve. On est au cœur de l’écosystème de l’artiste quand bien même celui ci nous avoue voyager énormément. Quelques semaines en Inde, quelques temps au Liban, l’an passé au Guess Who Festival d’Utrecht : « un des meilleurs, voire le meilleur festival indépendant rock au monde » co-opte t’il avec un de ses amis le musicien Radwan Ghazi Moumneh de Jerusalem In My Heart (qui lui même revenait tout juste du festival). Voilà de quoi poser l’environnement de l’homme.
Aujourd’hui, on était là pour parler disque, label, lecture et photographie. En effet, c’est à la suite d’une proposition d’exposition par la critique d’art et commissaire Léa Bismuth en 2017, alors à Labanque de Béthune, que l’idée de ce disque émerge dans la tête de Frédéric. Venue le quérir pour une exposition collective divisée en épisode de 6 mois par artiste, Léa cherchait une poignée d’artiste pour s’attaquer à l’Oeuvre de Georges Bataille L’expérience Intérieure dans le second volet de la Traversée Des Inquiétudes nommé « Intériorités ». Reconnu par Léa Bismuth comme son plus périlleux livre, tenant de l’essai philosophique comme du journal intime fragmenté, l’œuvre s’essaye à la description : « par à-coups d’illuminations, d’éclairs de lucidité, d’errances et de silences comme de confessions ». Dans un ensemble, comme un corpus, de plusieurs salles, d’errances sans doute, on entrait dans le paysage graphique de Frédéric. Entre lumières stroboscopiques, cris stridents d’enceintes, résonances des matières (la composition par ailleurs est faite avec comme base le « La » - la note la plus basse de son piano - car c’est celle-ci qui entrait le plus en résonance avec le lieu, toujours cette idée de “son et image”, “image et espace”), tout était en place pour aller chercher dans ses « intériorités ». L’image comme intérieur de l’artiste, le son trouvant son intérieur dans les oreilles et l’âme de chacun comme ce La qui venait frapper l’escalier métallique que l’on empruntait pour accéder au lieu. Intérieur, comme ce voyage quelques temps avant, en Inde, dans cette recherche mystique sans Dieu que décrit Bataille. Les lieux visités, les instruments usités, les paroles enregistrées (celle d’une de ses amies, après une traduction en français et vieil italien, se mêlant, comme le canon d’un chœur polyglotte), chaque élément est dans cette année de travail comme entré en même temps, une synchronie fortuite donnant l’âme de cette exposition.
C’est la fin de l’exposition, et c’est à la demande de Mondkopf avec qui il dirige Nahal, sorte de sœur ou sous section de In Paradisum (mené par Mondkopf et Guillaume Heuguet de la revue Audimat), s’efforçant dans la même veine d’aller plus loin dans les expérimentations, notamment au niveau l’amplification (avec de vrais instruments donc), que Frédéric se met en route vers ce dernier projet, dernier sceau à apposer sur la bête dantesque. La fin de la recherche mystique. Qu’il verra d’ailleurs comme une impression de finitude, avouant ne plus être capable dès lors d’écouter le disque. Véritable transcription en deux dimensions de son installation sonore et visuelle de Béthune, Frédéric explore comment retransmettre deux espaces distincts avec un même thème. Le thème, il lui est apparu assez facilement. À la lecture de L’expérience Intérieure résonna presque instantanément une idée, idée qu’il tient depuis une dizaine d’année comme leitmotiv, à savoir utiliser le dernier chant de Dante. La quête, Bataille en parle, c’est une quête d’introspection, une plongée profonde en soi, dans les sinueux couloirs du labyrinthe de notre âme. D’où le nom du vinyle : Labyrinth. L’enfer de Dante d’ailleurs, comme le paradis de Bataille sont eux mêmes des labyrinthes. C’est pour cela que l’on retrouve ses choeurs de voix, ce chœur d’une seule voix d’ailleurs, ce canon réécrit en MAO, d’après les textes de l’Enfer, traduits par Jacqueline Risset. L’ensemble est un dialogue, des mots, des murmures, un saxophone criant son désespoir dans une ruelle sombre, une guitare qui crisse, et là, ensuite un riff puis quelques percussions. Frédéric déploie un orchestre étonnant : le piano qu’il a étudié étant jeune, le pantophone d’Altagor, la guitare, les percussions indiennes du Kerala et de Bombay et le saxophone. Autant de médiums pour exprimer une seule idée. Se laisser aller à composer avec les éléments. Les lectures et les voyages. C’est ainsi que la musique est venue. Les titres eux, font tous références à des étapes de la réflexion. 9ème cercle - 4ème zone de l’Enfer, Les larmes de Minos du Labyrinth, Abysse comme celui dans lequel on se glisse en introspection. Ed Ecco Il Loco pour déterminer le lieu où l’on se trouve. E Quindi Uscimmo A Riveder Le Stelle comme les derniers mots du personnage de Dante. Enfin la Part du Feu (compromission pour sauver l’essentiel) peut-être comme faire un parallèle entre une épuration complète de son expression artistique.
L’album est une œuvre spatiale même après son retour à la bi-dimension du vinyle. Émotionnellement, c’est une œuvre totale, musicalement, la brutalité du sentiment de fin laisse place à une maitrise parfaite du sujet. Dernier détails pour les plus curieux, lisez l’album en 33RPM comme en 45RPM sur votre platines.

Mehdi Bizien.