Heure Bleue Heure Blanche



Extrait du récit Le Contre-Jour / 16h du matin par Arnaud Idelon

 
L’heure est du même bleu que le taxi qui t’avale. Porte d’Aubervilliers, ton rire résonne encore des minutes après que tu aies disparu dans la BM dont tu dois à présent, de ta légèreté potache et de ta gouaille bonhomme, enchanter l’habitacle. Je ne le sais pas encore mais je ne te reverrais pas. Tu m’as dis à demain. Je crois avoir ton numéro dans mon portable à plat.

Nour pose sa main sur mon épaule. Il faut qu’on y aille, Paul a appelé un VTC. Je fume sur le presque mégot que m’offre Nour. Ma bouche est sèche. De minces traces blanches ou grises se devinent sur ma brassière, au creux des seins et sous les aisselles. Je te regarde Nour qui fume et titube le sourire aux lèvres, tes boucles remontées en un chignon sale et tes yeux mutins. Nous stagnons dans la fin de la nuit, dans le début du jour, dans l’heure qui est bleue entre deux astres aux ascensions contraires, qui se jaugent depuis leurs années lumières. C’est bientôt l’heure âpre du jour, où tout se fond dans le vague, où nos chimies s’éteignent et de nos joies les contours viennent à se troubler. Sous la lune décadente, l’heure bleue est de couleur blanche.

Paul enlace le grand mec noir avec qui il a passé les dernières heures de la nuit à danser dans le mini-club du sous-sol. Nathanaël, c’est son nom. Quatre syllabes douces et claires, et des accents de mythe, pour cette silhouette toute entière à la danse, sur le briquet duquel j’ai dû allumer quelques clopes et sans doute, palabrer un peu, sur la plateforme, à l’abri du tumulte de la piste.

D’abord sur le bord de ton épaule, et sur le bas de ton visage, puis, alors que l’étreinte te fait onduler, dans le cou, sur les cheveux, dans ta barbe en reflets, et puis dans le creux de la clavicule, comme une présence liquide, le jour s’annonce par une brusque chaleur jaune. Je demande l’heure à Nour. L’écran de son portable glitche, elle le secoue sans que rien n’y fasse. Entre les deux entrepôts de la zone commerciale, le jour prend corps dans l’ouverture et révèle, Nour, tes cernes et tes sourires. Dans un mirage bleu jaune, la journée s’annonce vibrante, estivale, brûlante. Devant nous le rond-point est désert depuis le taxi qui t’a emporté. Certains à pied prennent la direction, seuls ou en grappes, de l’arrêt de tram. Deux silhouettes mal assurées remontent vers Aubervilliers sur un vélo qui vacille. On s’échange les dernières cigarettes. Nathanaël parle à Paul qui nous suggère de continuer, quelque part à la Goutte d’Or, la nuit dans un garage.
 
 
 
 
 
Heure Bleue Heure Blanche – Texte Arnaud Idelon – Bad to the Bone has been founded and is published by Hervé Coutin

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